Martina Correia, la soeur de Troy David, témoignage pour Amnesty

MARTINA CORREIA EST LA SŒUR DE TROY DAVIS, CONDAMNÉ POUR AVOIR TUÉ UN POLICIER ET INCARCÉRÉ DEPUIS PLUS DE 20 ANS DANS LE COULOIR DE LA MORT EN GÉORGIE, AUX ÉTATS-UNIS. MEMBRE D’AMNESTY INTERNATIONAL DEPUIS L’ÂGE DE 13 ANS, MARTINA CORREIA, QUI EN A 42 À PRÉSENT, A ÉVOQUÉ POUR LE FIL SES SOUVENIRS DE SON FRÈRE, LES CONSÉQUENCES DU VERDICT SUR SA FAMILLE, ET LES SENTIMENTS QUE LUI INSPIRE LA PEINE DE MORT.

Q POUVEZ-NOUS NOUS RACONTER L’ARRESTATION DE TROY ET CE QUI S’EST PASSÉ ENSUITE ?

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Martina Correia @Amnesty

R L’arrestation de Troy, en août 1989, a été la pire période que ma famille ait vécue. Nous ignorions qu’il était accusé d’avoir tué un policier jusqu’au moment où nous l’avons lu en première page du journal local : « Le tueur de flic, recherché mort ou vif. » Ça ne ressemblait vraiment pas à mon frère. Ma famille ne savait pas vers qui se tourner. Nous n’avions aucune expérience du système pénal et ne savions pas comment choisir un bon avocat. Nous étions totalement traumatisés.
Nous ne savions rien du crime lui-même mais nos noms figuraient sur la liste des témoins. La conséquence, pendant le procès, c’est que ma famille n’a pas eu le droit de se trouver dans la salle d’audience, mais a dû s’asseoir dehors, sur un banc en pierre. Nous apprenions ce qui se passait au tribunal en lisant les journaux. Les médias avaient besoin de rabaisser Troy et ils demandaient si nous étions drogués, pauvres, ou si nous avions été maltraités pendant notre enfance ; comme nous répondions non, nous avons cessé de les intéresser. Les médias ont déclaré que Troy avait abandonné ses études secondaires, alors qu’il avait eu son diplôme avec mention. Ils n’ont jamais voulu entendre ce que nous avions à dire. Troy a donc été condamné à mort. Cela a été terrible pour ma famille. Mon père a dit qu’il ne supportait pas que son fils soit exécuté pour quelque chose qu’il n’avait pas fait, et il a arrêté de prendre de l’insuline pour son diabète. Il est mort six mois plus tard des suites d’un coma diabétique. Troy a dû endurer cette épreuve. J’ai consacré ma vie à le faire libérer un jour parce que je savais qu’il disait la vérité. Il a conservé son intégrité et sa foi, et je pense que c’est lié à la force des liens familiaux.

Q VOUS AVEZ GRANDI AVEC TROY ; COMMENT ÉTAIT-IL ?

R Troy a toujours aimé résoudre les conflits. J’étais plus extravertie et lui
plus réservé. Il tondait l’herbe des voisins et faisait des petits travaux pour
eux. À l’âge de 13 ans, notre sœur est devenue tétraplégique à cause d’une maladie du système nerveux. Quand elle est sortie de l’hôpital, Troy s’est inscrit en cours du soir pour pouvoir s’occuper d’elle pendant que nos parents étaient au travail. Il n’y a pas beaucoup de garçons de 16 ans qui feraient cela.

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Des militants d’Amnesty International Belgique manifestent en silence devant le palais de Justice de Bruxelles pour demander la grâce de Troy Davis (octobre 2008)

Q QUE PENSEZ-VOUS DE LA PEINE DE MORT AUJOURD’HUI ?

R C’est une abomination, une négation de la dignité humaine. Elle n’est pas seulement fondée sur la couleur et la race, mais sur la capacité à affronter le système. J’essaye d’être une voix pour les sans-voix, je ne me considère pas comme quelqu’un de spécial, je suis simplement persuadée que ma « communauté » ne se limite pas à mes voisins de quartier – elle englobe le monde entier. Lorsque quelqu’un est exécuté en Chine, en Ouganda, au Nigeria, en Géorgie ou au Texas, c’est un peu chacun de nous qui meurt.

Avoir la peine de mort comme châtiment, c’est une manière ignoble d’élever nos enfants. Nous leur enseignons la violence dans les films et les jeux vidéo ; pourtant, quand ils agissent avec cette violence, en particulier lorsqu’ils ont une certaine couleur de peau et une certaine condition socioéconomique, nous faisons d’eux un exemple et leur ôtons la vie. Il y a quelques années, un avocat m’a dit qu’il savait Troy innocent, que tout était là, que nous avions la preuve. Mais il a ajouté : Troy est noir, nous sommes dans le Sud et il est accusé d’avoir tué un policier blanc. Il va être exécuté, mais peut-être que nous pourrons créer une jurisprudence afin d’aider d’autres personnes. C’est quelque chose, non, d’aller nous dire à ma mère et à moi que Troy, son fils, mon frère, est bon à jeter parce que sa peau est noire !

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Martina Correia et De-Jaun Correia, la sœur et le neveu du condamné à mort Troy, s’adressent au personnel d’Amnesty International au Secrétariat

La raison pour laquelle je suis ici, c’est que j’espère pouvoir rapporter aux États-Unis un peu de cette humanité et de cette opposition à la peine de mort que l’on rencontre en Union européenne et au Royaume-Uni. Nous voulons rentrer chez nous et dire à nos compatriotes : si vous voulez être une superpuissance mondiale, vous devez prêter attention aux êtres humains – à tous les êtres humains.

La coalition de soutien à Troy a créé des tee-shirts qui disent : « Je suis Troy Davis ». Lorsqu’on nous demande ce que cela veut dire, nous expliquons que c’est pour montrer qu’il ne s’agit pas seulement de Troy. Nous expliquons ensuite l’injustice de la peine de mort. Nous expliquons ce qui arrive aux gens comme Troy Davis. Nous expliquons ce que vivent ma famille et d’autres familles. Chaque fois que Troy a reçu une nouvelle date d’exécution, le militantisme, en particulier celui d’Amnesty International, a redoublé d’intensité. Il y avait encore plus de fax, de lettres, de journées d’action, de manifestations, de tee-shirts Troy Davis…tout était si fort. Nous ne devons pas être jugés par le pire acte que nous ayons commis. Je veux juste que les gens le sachent : nous sommes très impressionnés par tout ce que fait tout le monde, et nous continuerons à lutter.

Quelqu’un m’a demandé : « Si Troy est libéré, arrêterez-vous de lutter contre la peine de mort ? » Voici ma réponse : « Oui, quand elle sera abolie. »

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