Huitième édition du Prix Amnesty Jeunes des droits humains
Pour sa 8e édition, le Prix Amnesty Jeunes des droits humains a été décerné à Adélaïde Charlier, Lucie Morauw, Chloé Mikolajczak et Laurie Pazienza, les jeunes fondatrices de l’association The Bridge qui vise à « faire le pont » entre les citoyen·ne·s et les politiques sur les questions de justice climatique en Europe.
Décerné chaque année depuis 2019 par de jeunes militant·e·s d’Amnesty International à une personne ou à un groupe de personnes de 35 ans maximum et vivant en Belgique, le Prix Amnesty Jeunes des droits humains récompense la qualité d’une action en faveur des droits humains. Cette initiative permet de mettre en avant une ou des personnalité(s) inspirante(s) engagée(s) en faveur des droits humains, mais aussi de développer les capacités d’argumentation et de décision collective des jeunes qui participent au vote.
Cette année, à la suite du vote de centaines de jeunes membres de groupes Amnesty dans différentes écoles secondaires de Wallonie et de Bruxelles, ce prix a été attribué à Adélaïde, Lucie, Chloé et Laurie, pour leurs multiples actions menées dans le cadre de The Bridge.
Elles ont entre 25 et 31 ans et alors qu’elles ont chacune des personnalités, passions et compétences différentes, elles ont toutes les quatre un point commun qui les unit : leur activisme intense en faveur de la justice climatique ! Entre deux trains et trois réunions ou missions, trois d’entre elles ont réussi à trouver un moment pour nous en parler.
Quand est-ce que votre activisme a commencé et comment a-t-il évolué ?
Adélaïde : De mon côté, cela a commencé assez tôt, dès le secondaire. J’ai rejoint le groupe Amnesty de mon école, le Collège Notre-Dame de la Paix à Erpent dès la 4e et j’y suis restée jusqu’à la fin de ma scolarité. Je participais aussi au groupe Oxfam et au groupe Ecoteam de l’école.
En 2019, alors que je n’avais que 18 ans, j’ai eu la chance d’être choisie pour être déléguée jeune d’Amnesty International Belgique et représenter Amnesty International Belgique en Afrique du Sud lors d’une grande réunion entre les différentes sections d’Amnesty International dans le monde et le secrétariat international du mouvement. C’est grâce à mon engagement au sein du groupe Amnesty de mon école et à la force de persuasion d’une super prof qui coordonnait le groupe que j’ai envoyé ma candidature pour la fonction de délégué·e jeune. Cela a été une expérience incroyable qui m’a vraiment changée et a modifié mes perspectives et ma manière de voir les choses. Je suis d’ailleurs toujours en contact avec une jeune activiste du Chili, hyper engagée sur des combats climatiques, que j’ai rencontrée à cette occasion.
En parallèle, en janvier 2019, j’ai participé à la création, avec Anuna De Wever et d’autres étudiantes flamandes, du mouvement Youth for Climate Belgium... Et quelques mois plus tard, en mai, je rencontrais Lucie qui s’est elle aussi engagée activement dans le mouvement. Les années qui ont suivi ont été intenses en termes d’activisme et nous ont permis de développer nos combats et notre engagement. Nous avons rencontré un peu plus tard Chloé et Lucie dans le cadre de mobilisations pour le climat.
Lucie : De mon côté, mon activisme a démarré quand j’étais à l’Institut de la Vallée Bailly à Braine-l’Alleud. J’ai créé, avec plusieurs professeur·e·s, un groupe Ecoteam qui s’appelait « École éco-citoyenne » via lequel j’ai mis en place plusieurs actions au sein de l’école en faveur de l’environnement. J’ai ensuite rejoint le mouvement Youth for Climate Belgium où mon activisme s’est intensifié.
Laurie : Pour ma part, je ne peux pas dire que j’étais engagée en secondaire. Mes premiers pas dans l’activisme, ainsi que ma rencontre avec des visions du monde différentes (qui m’ont profondément marquée), remontent à mon année universitaire 2016-2017. À ce moment-là, j’étais en Master 2 à l’Université de Cranfield au nord de Londres, dans le cadre d’un double diplôme et j’ai rejoint un collectif militant étudiant pour le climat. Rencontrer des personnes venant d’horizons différents a été incroyable et a véritablement élargi ma vision du monde. Cela m’a fait sortir de mon université de Liège, qui, même si elle était reconnue dans mon domaine, manquait d’une perspective internationale. À Cranfield, j’ai pu discuter avec des étudiants espagnols, grecs, polonais et d’autres nationalités, ce qui a été très structurant pour ma manière de penser. Je participais à beaucoup de discussions, notamment avec le collectif militant que j’avais rejoint, mais pas seulement.
Je peux d’ailleurs parler d’une anecdote marquante qui illustre bien la manière dont je suis peu à peu entrée dans l’activisme. À l’éqoque, lors de cette année universitaire en Angleterre, j’étais fauchée, je n’étais pas en situation précaire, car j’avais une bourse, donc j’étais relativement privilégiée, mais mes moyens étaient limités. Je mangeais donc de la nourriture très bas de gamme, achetée en discount, comme du poulet de supermarché très bas de gamme. Un jour, j’ai été malade après en avoir mangé (le poulet était probablement périmé avant même mon achat) et cela a été un déclic pour moi vers le végétarisme. À partir de ce moment, j’ai repensé ma consommation de viande. Étant donné mon profil analytique (j’aime bien tout décortiquer et analyser !), j’ai commencé à me documenter de manière approfondie sur le végétarisme, l’agriculture durable, et d’autres sujets liés à la consommation. J’en discutais également avec des étudiants indiens qui étaient végétariens de par leur culture, ce qui était très enrichissant. C’est ainsi que je me suis intéressée plus largement à des questions comme la cosmétique clean, la fair fashion ou le slow travel.
En rentrant de Londres, j’ai commencé à travailler en Belgique chez Engie, comme ingénieure en énergie renouvelable et nucléaire, donc dans le bas carbone. Je travaillais sur des projets très stimulants et toujours alignés avec mes centres d’intérêt. Ce travail était relativement aligné avec mes valeurs, même si l’entreprise ne l’était pas toujours. J’ai notamment travaillé plusieurs mois à Singapour sur l’autonomie énergétique d’une île, dans un projet 100 % recherche. L’objectif était de démontrer qu’une île pouvait être autonome énergétiquement, et j’ai publié plusieurs articles scientifiques sur ce sujet.
À côté de mon travail, je participais aux marches pour le climat, c’est dans ce contexte que j’ai rencontré Lucie, Adélaïde et Chloé. J’ai également commencé à m’exprimer sur un blog, goodgirls.be qui n’existe plus aujourd’hui. Nous étions cinq filles à y contribuer. Je m’occupais de la rubrique « green », tandis que ma meilleure amie Florence écrivait sur la mode, et une autre amie, Lola, qui venait de devenir maman, gérait la rubrique « maman ». D’autres amies abordaient aussi d’autres sujets, comme la cuisine. Ce blog m’a beaucoup fait réfléchir, car pour alimenter ma rubrique, je devais faire de nombreuses recherches. Cela m’a amenée à approfondir des sujets comme le féminisme et les droits humains, et à élargir nos horizons collectifs.
Au fil du temps, je suis devenue de plus en plus militante, avec un subtil mélange entre actions individuelles et engagement collectif. Mon militantisme s’est durci : j’étais moins naïve qu’avant. Je dirais que mon activisme s’est vraiment intensifié à partir de 2020, pendant la période du COVID.
Vers 2021, j’ai commencé à utiliser mon compte Instagram @goodmorninglau pour créer du contenu d’abord un peu lifestyle, puis il est devenu progressivement plus militant. J’insiste particulièrement dans mes publications sur le fait que les petits gestes individuels ne suffisent pas à changer le monde, mais qu’ils représentent une bonne porte d’entrée vers le militantisme L’action individuelle (c’est-à-dire repenser la façon dont on voyage, dont on s’habille, notre alimentation, etc.) est importante, mais elle ne doit pas devenir l’aspect central de notre militantisme, car elle reste limitée face aux enjeux collectifs et structurels.
Il y a quatre ans, j’ai également lancé un podcast. J’adore parler et j’avais envie d’un espace où mon propos aurait de la valeur pour ce que je dis, et non pour mon apparence (car dans le cadre de mon expérience d’ingénieure, j’ai souvent été ramenée à mon physique, car j’étais une femme) d’où l’idée du podcast. Je publie deux saisons par an, de septembre à décembre et je recommence en février/mars jusqu’en juin, en faisant une pause pendant l’été. Dans ce podcast qui s’appelle Epicea, j’interviewe des acteurs et actrices du changement pour proposer des réflexions intéressantes et inspirantes.
Aujourd’hui, je suis à la fois ingénieure en changement climatique chez Climact (où j’accompagne des entreprises sur des enjeux similaires à ceux que je défends avec The Bridge) et activiste freelance (bientôt employée à temps partiel) au sein de The Bridge. Mon engagement professionnel et militant se nourrit donc de la même logique : agir pour le climat et pour un futur plus durable.
Vous avez toutes les quatre cofondé l’association The Bridge. Qu’est-ce qui vous a poussées à créer cette association et quels sont ses objectifs ?
Adélaïde : À la fin de nos études avec Lucie, on est arrivées à un moment charnière : on s’est demandées si l’activisme devait rester quelque chose « à côté », un privilège qu’on allait garder dans nos vies, ou si, au contraire, il fallait le pousser beaucoup plus loin. Le contexte évoluant rapidement, on a senti que cela devait devenir notre quotidien. Il ne s’agissait plus seulement de rester dans une posture réactionnaire — même si cette dimension reste essentielle dans une démocratie — mais aussi de contribuer à développer notre vision du monde et de réfléchir à la manière dont les mouvements écologiques et environnementaux s’inscrivent dans cet ensemble. L’objectif était donc de s’assurer que cet engagement ne reste pas un hobby, mais devienne véritablement une profession. C’est comme ça que The Bridge a commencé à naître…
Lucie : The Bridge est en effet une continuité naturelle de notre activisme. Cela nous a permis de donner un cadre à notre engagement. À cette période, on formait plus ou moins déjà un quatuor avec Lucie, Laurie et Chloé. Créer cette association nous a permis de structurer nos actions pour que notre activisme ait davantage d’impact. On s’est dit : « Si on arrive déjà à avoir un tel impact sans argent et avec très peu de temps, qu’est-ce que ça donnerait si on y consacrait nos journées ?! »
Laurie : Oui c’était vraiment une suite logique de notre engagement et comme nos profils et compétences sont variés, on est très complémentaires, ce qui donne plus de force à nos actions. Notre objectif, via cette association, est de sensibiliser et de faire agir un maximum de personnes dans le domaine de la justice environnementale, climatique et sociale. Nous cherchons à faire le pont entre les décideurs et décideuses d’un côté et les citoyen·ne·s de l’autre. Nous sommes parties du constat que pour agir efficacement sur l’environnement et le climat, il est primordial de prendre en compte le niveau européen – voire même de commencer par lui, puisque 80 % de la législation environnementale et des droits humains se joue au sein des instances européennes. C’est pourquoi nous concentrons nos actions sur les institutions et politiques européennes dans ces domaines.
Adélaïde : Dans ce contexte, The Bridge agit sur deux axes : la défense des acquis existants, c’est-à-dire le fait de défendre des politiques de justice environnementale déjà mises en place en s’assurant qu’elles ne reculent pas, mais également la promotion des politiques qui ne sont pas encore sur la table, en mettant un maximum de pression sur l’Union européenne pour que sa politique de justice environnementale soit la plus ambitieuse possible.
Rencontrez-vous des obstacles pour mener à bien vos actions au sein de The Bridge ?
Lucie : Pour l’instant, le véritable obstacle reste le financement : sans cette contrainte, l’équipe de The Bridge serait plus grande et les projets pourraient être encore plus ambitieux.
Adélaïde : Il est important de préciser que The Bridge est financée principalement par des subsides privés, car nous souhaitons que l’association reste indépendante sur le plan politique. Pour cela, nous comptons surtout sur les dons de mécénat, le crowdfunding et les fondations.
Pouvez-vous nous citer quelques exemples concrets des actions, campagnes ou mobilisations menées avec votre association ?
Adélaïde : Nous avons par exemple mené avec The Bridge une grande campagne contre l’exploitation des fonds marins (qui a un impact à la fois sur la biodiversité et le climat, mais aussi sur la vie des gens et les droits humains), un sujet qui n’était pas du tout à l’agenda politique européen. Nous avons poussé le Parlement européen à adopter une résolution sur ce thème, faisant de ce sujet un élément central d’une politique qui n’existait pas encore.
The Bridge a également beaucoup travaillé sur la loi européenne de restauration de la nature, qui vise, comme son nom l’indique, à restaurer la nature en Europe. De nombreuses organisations s’occupent déjà de ces politiques, mais ce que The Bridge apporte, ce n’est pas tant l’expertise technique d’une ONG que la capacité à choisir le bon moment pour exercer des pressions et, le moment voulu, à mobiliser la pression nécessaire. Sur ce sujet, notre travail a ainsi consisté à mobiliser un maximum de citoyen·e·s à travers l’Union européenne, à s’assurer de la présence d’articles dans la presse, et à rencontrer les parlementaires clés. Nous disposons d’une multitude de moyens d’action et activons généralement nos campagnes un à deux mois avant le vote de législations ou textes importants.
Aujourd’hui, le contexte politique ayant beaucoup changé, nous devons nous adapter et nous concentrer sur des concepts politiques clés, comme la réindustrialisation européenne. Nous surveillons notamment de près l’attribution des subsides européens aux industries car beaucoup de fonds sont donnés pour réindustrialiser l’Europe, mais sans critères ni conditions. Cela signifie que certaines industries, tout en recevant ces financements, délocalisent leurs activités en dehors de l’Union européenne et diminuent leurs ambitions climatiques. The Bridge travaille également sur ce type de projets pour montrer comment il est possible d’agir sur les enjeux climatiques même dans un contexte politique où l’environnement n’est pas au centre des décisions. Sur ce sujet, nous demandons, en parallèle de nos requêtes sur la responsabilité environnementale des entreprises, à ce que les droits fondamentaux des travailleurs soient respectés. Notre mobilisation sur ces sujets montre que l’activisme climatique a sa place dans le combat des syndicats, et que ces combats se rejoignent. Nous sommes notamment, dans ce cadre, en contact étroit avec la European Trade Union Confederation (ETUC) et l’International Trade Union Confederation (ITUC).
Laurie : En ce qui me concerne, j’apporte surtout mon expertise sur le textile et la lutte contre la « fast fashion », un sujet qui me touche particulièrement. Je coordonne ainsi au sein de The Bridge une campagne en faveur de la « fair fashion », ce qui me permet d’aborder une multitude d’enjeux, notamment celui de la dérégulation au niveau européen. Je m’explique : les entreprises de fast fashion œuvrent à déréguler les normes parce que cela leur permet de maximiser leurs profits, sans se soucier de l’impact que cela a sur les droits humains et l’écosystème. La fast fashion est un sujet central car il cristallise de nombreux problèmes : de l’impact environnemental aux questions de féminisme en passant par le sujet de d’égalité fiscale, avec des milliards d’euros qui se retrouvent entre les mains de quelques personnes qui ne payent pas leurs impôts. Cette campagne est un excellent moyen de sensibiliser sur plusieurs enjeux à la fois, car c’est un sujet concret qui touche énormément de personnes dans leur quotidien. Par exemple, c’est essentiel de sensibiliser un maximum de personnes aux effets néfastes et à la présence des PFAS dans leur quotidien. Les gens se sentent souvent éloignés du problème, mais quand ils savent que les PFAS se retrouvent par exemple dans les vêtements qu’ils portent, le sujet devient plus concret et directement impactant pour chacun·e.
En dehors de la justice climatique et sociale, avez-vous d’autres combats/sujets qui vous tiennent à cœur ?
Lucie : Oui, j’ai d’autres engagements et combats, mais clairement je leur consacre moins d’énergie. Récemment, des personnes m’ont demandé : « Comment réussir à ne pas s’engager partout ? »… Moi, je me dis que je donne déjà ma semaine à la justice climatique et aux droits humains. Si je peux soutenir d’autres causes, je le fais (par exemple en rejoignant la marche pour les droits des femmes ou en participant à une grève nationale), mais je ne peux pas m’engager sur tout, car je me donne déjà à fond pour une cause en particulier. Il y a déjà énormément d’informations à maîtriser et de luttes par cause, et si on en a plusieurs en même temps, ça devient parfois difficile de « survivre ». Après, c’est clair que si j’avais plus de temps, je m’engagerais dans davantage de mouvements et de luttes. Mais j’essaie de garder les pieds sur terre et de me concentrer sur certains combats. Grâce à mon travail de freelance de vidéaste en parallèle de mes activités au sein de The Bridge, j’essaye de privilégier les projets en lien avec d’autres luttes. J’essaie de trouver ainsi un entre-deux.
Adélaïde : Je rejoins Lucie. Pour moi, ce qui est essentiel dans mon travail, en tant qu’activiste, c’est de travailler avec d’autres cultures et en lien avec d’autres combats. Clairement, on ne peut pas tout faire, donc il faut rester réaliste. Par contre, chacun et chacune a sa force ! Par exemple, de notre côté, on peut apporter des informations sur la justice environnementale, tout en collaborant avec des personnes qui connaissent davantage les droits des femmes afin d’aborder de manière la plus complète possible la question de l’éco-féminisme. Évidemment, dans toutes nos campagnes, on parle aussi des droits humains, ce qui nous amène à collaborer avec différentes communautés et expert·e·s sur certaines questions spécifiques liées aux droits humains. Par exemple, quand on aborde la question de la forêt amazonienne, il faut d’abord penser aux droits des peuples autochtones. Ce qu’il faut faire, c’est bien collaborer tout en étant conscient·e·s que nous sommes légitimes dans l’expertise que nous avons développée, mais qu’on ne peut pas tout savoir partout, car nous restons des humains avec des limites. En tout cas, collaborer ensemble, je trouve que c’est ce qu’il y a de plus beau ! Et puis, mon mi-temps dans une autre organisation (en parallèle de mes activités au sein de The Bridge) qui œuvre pour la démocratie participative m’aide également à travailler sur des outils qui bénéficient à toutes les causes. Développer des outils participatifs pour les citoyen·e·s aide, de manière générale, toutes les personnes qui souhaitent être davantage incluses dans les décisions publiques.
Laurie : Je prône la convergence des luttes. La mode, j’adore, parce que cela permet d’aborder une série de sujets primordiaux notamment les questions environnementales, le féminisme et les droits humains. On ne peut pas parler de textile sans parler de droits humains, et on ne peut pas non plus parler de textile sans évoquer l’extrême droitisation de la société ou la répression des lanceurs d’alerte. Traiter ces sujets de manière isolée, c’est passer à côté de l’essentiel. Nous avons une vision résolument intersectionnelle : toutes ces luttes s’emboîtent et se renforcent. Dans ces combats, s’il n’y a pas de respect des droits humains, rien n’a de sens !
Comment arrivez-vous à garder espoir face au dérèglement climatique qui ne cesse de s’aggraver, à la transition climatique qui a dû mal à se mettre en place et au contexte de régression général par rapport aux droits humains ?
Lucie : C’est clair que ce n’est pas facile tous les jours. Surtout quand chaque mois apporte une nouvelle crise par-dessus toutes les autres. Mais, comme on le dit souvent, ce qui compte, c’est d’être dans l’action et en groupe, au quotidien avec des personnes avec qui on se sent bien, qui partagent nos valeurs et qui ont envie de changer les choses. Déjà, ça, c’est important, car être seule, c’est compliqué pour encaisser toutes ces informations.
C’est vrai qu’on régresse parfois, qu’on a de moins en moins de victoires. Mais aujourd’hui, nos victoires, c’est parfois juste d’éviter des reculs. C’est un peu difficile, en tant qu’humain, de considérer ça comme une victoire, mais nous, on essaie de le voir comme tel et de repérer le positif dans notre quotidien.
Ce qui m’aide beaucoup, c’est d’être tous les jours avec des gens qui me font du bien. Quand l’une va moins bien, l’autre va mieux, et ça nous permet de nous redresser toutes ensemble. Mon côté créatif m’aide aussi : avoir des idées un peu folles sur des sujets horribles me permet de retrouver un peu de joie dans ce qu’on fait. Et puis, il y a les rencontres avec des personnes pleines d’énergie et de force. Par exemple, la semaine passée, on a rencontré des personnes en première ligne sur les PFAS, venues de toute l’Europe. Ces deux jours nous ont donné beaucoup d’énergie et nous ont motivées à nous mobiliser sur ces sujets. Oui, ce sont avant tout les contacts humains qui aident le plus !
Adélaïde : Oui, l’activisme, c’est la meilleure pilule ! Ça peut paraître bateau, mais c’est vrai. On vit dans un monde hyper anxiogène, et si t’es pas anxieux, t’es pas humain. Ce n’est pas normal de ne pas l’être avec tout ce qui se passe, et notamment avec des politiques à la Trumpiste, où l’idée semble être de nous balancer un flot énorme d’informations pour qu’on ne sache plus où donner de la tête ni comment réagir. Dans ces moments-là, savoir que tu peux garder un cap, c’est un vrai privilège.
Travailler avec une équipe soudée et engagée, c’est ce qui nous aide à tenir. Heureusement qu’après nos études, nous avons décidé de créer The Bridge au lieu de rejoindre un emploi sans lien avec l’activisme, car cela nous permet de garder la tête haute et de rester concentrées sur ce qui est essentiel pour nous. Le fait de travailler aussi avec d’autres mouvements nous aide à garder cette force et à le faire de manière joyeuse, malgré la difficulté des sujets. Les journées sont dures, mais comme nous sommes toujours entourées de belles personnes, on se dit : « Au moins, on aura fait notre part et on aura la tête haute. »
Qu’avez-vous ressenti quand vous avez reçu le Prix Amnesty Jeunes des droits humains ?
Lucie : Au début, quand j’ai reçu le mail d’Amnesty International nous annonçant que nous faisions partie des finalistes pour ce prix et que j’ai vu la liste des nominé·e·s, je me suis dit : « Bon, cela ne sera pas cette fois-ci. » Et en fait, ce qui continue de m’impressionner, c’est qu’on ait gagné ! Je ne m’attendais pas à ce qu’un public si jeune vote pour nous, pour un sujet qui paraît si complexe et si éloigné, déjà pour les citoyen·e·s en général, donc d’autant plus pour des élèves du secondaire. Du coup, je me dis que c’est vraiment chouette et qu’on fait bien notre job si on arrive à rendre le sujet attractif et accessible via les réseaux sociaux, notamment pour les jeunes. Ça fait très plaisir !
Adélaïde : Oui, c’est vraiment chouette d’être reconnues par les groupes scolaires d’Amnesty International. C’est là que j’ai commencé mon engagement, donc déjà, la boucle est bouclée ! Je trouve ça bien aussi qu’on arrive encore à parler à des jeunes de cette catégorie d’âge, car c’est inquiétant ce que l’on voit dans les études qui indiquent que la jeunesse est vraiment divisée, surtout selon le genre. Les jeunes garçons sont de plus en plus masculinistes, et c’est de plus en plus inquiétant pour les droits humains et les droits des femmes, même à l’école aujourd’hui. Alors voir que des jeunes du secondaire reconnaissent encore qu’il y a du travail à faire sur la justice environnementale, et accordent de l’importance à des actions menées par des femmes, ça me redonne de l’espoir et de l’espérance dans cette jeunesse à l’école aujourd’hui !
Laurie : Cette reconnaissance de notre travail est importante : cela fait presque dix ans que nous sommes engagées. Le fait que celui-ci soit reconnu par une ONG comme Amnesty International lui donne une véritable légitimité. Ce prix est aussi un symbole fort pour nous car nous sommes de jeunes activistes qui avons été choisies par des jeunes. Cela montre que, contrairement à certains discours, la jeunesse est profondément engagée dans ces luttes. Les jeunes sont là, présents, et toujours au rendez-vous !
Quel est le message que vous souhaitez transmettre aux jeunes qui s’engagent ou veulent s’engager mais ne savent pas trop comment faire/s’y prendre ?
Adélaïde : C’est très difficile de répondre à une généralité. Ce qui compte vraiment, c’est de bien s’entourer. Si tu peux éviter de te questionner seul·e et trouver un allié, une amie, ou même ta grand-mère pour valider tes réflexions, c’est essentiel. On peut très vite se sentir isolé·e, et la solitude dans un engagement mène rapidement au burnout. Il faut donc absolument s’entourer. C’est primordial, même si cela demande aussi d’être ouvert·e à l’écoute des autres.
Avez-vous de nouveaux projets dans un futur proche ?
Lucie : Oui, en juin, nous allons rejoindre deux personnes engagées dans un voyage à vélo à travers l’Europe, plus précisément dans sa partie est, visant à réaliser des prélèvements de PFAS pour des analyses. Il n’y a quasiment pas d’analyses concernant les PFAS dans cette région d’Europe. C’est donc une belle occasion d’allier aventure, engagement, science et recherche. Nous coorganisons ce projet avec ces deux personnes qui vont effectuer l’intégralité du trajet, tandis que nous prévoyons de les rejoindre seulement sur une portion du parcours.
Adélaïde : Nous continuons d’explorer des manières originales, ludiques, sportives et aventureuses d’aborder et de faire vivre tous les combats qui nous animent ! Et on n’a pas fini d’imaginer des idées audacieuses pour rendre captivants des sujets qui, à première vue, ne le sont pas !
Une affaire à suivre donc ! Notamment sur les comptes Instagram de chacune de ces quatre jeunes activistes.
Adélaïde : adelaidecha
Lucie : luciemorauw
Laurie : goodmorninglau
Chloé : thegreenmonki
