Rencontre avec Germain Rukuki

Germain Rukuki

Récit d’une rencontre entre Germain Rukuki, activiste pour les droits humains au Burundi, des activistes d’Amnesty International en Belgique et Agnès Callamard, la Secrétaire générale d’Amnesty International.

Lundi 28 décembre, Germain Rukuki, défenseur des droits humains au Burundi, a participé, aux côtés d’Agnès Callamard, Secrétaire générale d’Amnesty International, à une rencontre en visioconférence avec des activistes d’Amnesty. Il faisait partie des 10 personnes mises en avant dans le cadre du marathon des lettres Écrire pour les droits de 2020. Il y a encore quelques mois, il était en prison au Burundi. Les membres d’Amnesty du monde entier se sont mobilisé·e·s pour demander sa libération aux autorités burundaises. Aujourd’hui, grâce à cette mobilisation, il est libre.

Son histoire

« C’est en 2004 que j’ai commencé à faire du bénévolat pour l’ACAT-Burundi (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture). Je me rendais dans les lieux de détention, j’ai rencontré, comme ça, beaucoup de personnes détenues pendant plusieurs années. Mon activisme dans le domaine des droits humains et contre la torture était risqué, et par moment je me sentais traqué.

En 2015, au moment où il y avait beaucoup de manifestations à Bujumbura [la capitale du Burundi], j’ai décidé d’évacuer ma famille au Rwanda, pour la mettre à l’abri. Quant à moi, je suis revenu au Burundi, je ne pouvais pas quitter mon pays en laissant des personnes subir des atrocités, être enlevées, assassinées... C’était impensable pour moi de le quitter dans ce contexte, je suis donc resté. Par la suite, ma femme et mes enfants sont revenus vivre avec moi.

Un matin de juillet 2017, on m’a arrêté. On m’a séparé de ma famille de façon atroce. Une trentaine de policiers armés ont entouré mon foyer. Ils ont fait une perquisition, m’ont interrogé et m’ont emmené. J’ai gardé un visage un peu serein pour ne pas laisser ma famille malheureuse. Le compte à rebours a commencé, je comptais les heures, les jours.

On m’a gardé plusieurs semaines au cachot, au Service national de renseignement. Puis, on m’a transféré à la prison de Ngozi, au nord du Burundi, à 200 km de ma résidence à Bujumbura. Ils voulaient me priver de ma famille. On m’a accusé de crimes graves, de rébellion, de dégradation d’édifices, d’atteinte à la sûreté de l’État... Tout ça pour que je sois condamné à la peine la plus lourde possible.

À la suite d’un procès inéquitable, j’ai été condamné à 32 ans de prison.

Amnesty International s’est alors mobilisée pour dénoncer cette condamnation absurde et injuste. Le soutien d’Amnesty International m’a fortement ému. Des activistes des quatre coins du monde m’ont écrit des lettres et m’ont soutenu pendant ma détention. Face à toutes ces lettres et cette mobilisation massive en ma faveur, l’autorité judiciaire s’est retrouvée dans une situation ridicule. C’est ainsi que ma peine a finalement été ramenée, par la cour d’appel de Ntahangwa, à une année de prison. J’avais alors déjà passé quatre ans en prison. Selon la loi, j’aurais dû être libéré immédiatement après ce nouveau verdict, mais je n’ai pas été libéré tout de suite.

Le jour de l’annonce publique de la décision de la cour d’appel, des membres de ma famille étaient devant la prison. Ils avaient apporté des bouquets de fleurs pour m’accueillir, mais les autorités de la prison ont refusé que je sorte ce jour-là. Le directeur de la prison avait le document pour me libérer entre ses mains, mais il a voulu demander l’accord de ses supérieurs avant d eme laisser sortir. Ma famille a dû repartir et j’ai attendu une semaine avant d’être libéré. Je suis finalement sorti de prison le 30 juin 2021.

À ma sortie, j’ai pu retrouver mes amis et ma famille élargie. Je suis resté dans un autre endroit discret pour me reposer. Il y avait encore beaucoup de risques pour moi, c’est pour cette raison que j’ai demandé un visa pour la Belgique. Je n’ai pas pu passer par le Rwanda où ma femme et mes enfants s’étaient mis à l’abri. Je ne les ai pas vus depuis mon arrestation. J’ai 3 enfants, l’aîné a eu 8 ans, le second a 6 ans et le cadet, né 4 mois après mon arrestation, a 4 ans. Je ne l’ai encore jamais vu en vrai. »

Quels sont les éléments déterminants qui ont conduit à votre libération ?

« Le soutien que j’ai reçu de la part d’Amnesty International dans le cadre d’Écrire pour les droits a clairement été déterminant. C’est ce qui a permis ma libération. C’est très important de faire connaître à travers le monde la situation de personnes incarcérées injustement. L’autorité qui emprisonne une personne innocente ne veut pas que ça se sache, que ça sorte des frontières, que cela soit visible. Je ne suis pas le premier à subir au Burundi une injustice, mais la lumière qui a été apportée à mon dossier a trop gêné le pouvoir en place. La campagne d’Amnesty a beaucoup compté pour que je sorte de prison. Ces milliers de lettres qui n’ont pas cessé d’affluer ont énormément gêné les autorités. Les diplomates étrangers sont intervenus pour exiger ma libération, mais seulement suite au travail d’Amnesty. »

Avez-vous un message pour les activistes d’Amnesty International ?

« Ce que vous avez fait, vos efforts n’ont pas été vains. Vos lettres ont eu un résultat. J’en suis la preuve, je suis là, je suis libre. Ce type d’action est indispensable pour changer la vie de personnes en danger victimes d’injustices. Ce que vous faîtes est très louable, ça aide les gens privés de liberté à retrouver leurs familles, à travailler au développement de leur pays et à aider d’autres victimes d’injustice. C’est un travail important pour les droits humains. À présent, il faut continuer à se mobiliser pour les autres. »

Avez-vous encore de l’énergie pour militer ?

« Oui, je souhaite, plus que jamais, soutenir les autres personnes victimes d’injustice et les personnes qui défendent les droits humains et qui sont en danger pour cette raison. Je dois les soutenir avec toutes mes forces et toute mon énergie. Je suis sorti de la prison encore plus déterminé qu’avant à défendre les droits humains. Je vais partager mon expérience, accompagner d’autres victimes pour les aider et participer à des activités de sensibilisation sur le sujet. Je viens d’ailleurs de créer une association pour soutenir les défenseurs des droits humains en danger, et j’ai également pour projet d’écrire un livre pour témoigner. »

Un grand merci à Germain Rukuki pour son témoignage.

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