Rencontre avec Ali Aarrass

Le 20 octobre 2021, Amnesty International Belgique a organisé une rencontre entre Ali Aarrass et des membres de groupes-écoles et de groupes-étudiants d’Amnesty.

Ali Aarrass est Belgo-marocain. Il a été arrêté en Espagne en 2008, suspecté de trafic d’armes pour un réseau terroriste. L’éminent juge espagnol Baltasar Garzón l’avait déclaré innocent, faute de la moindre preuve, après une enquête de deux ans. Malgré cela, et contre l’avis de l’Organisation des Nations unies (ONU), l’Espagne a accepté en 2010 la demande d’extradition d’Ali Aarrass vers le Maroc. Cela a marqué le début de dix ans d’un véritable enfer. À son arrivée, Ali a été torturé sans relâche pendant douze jours. Il a ensuite vécu l’isolement parfois total, les mauvais traitements et les humiliations. Il a finalement été libéré en avril 2020. Il vit aujourd’hui en Belgique.

Son histoire

« Je suis ravi d’être là avec vous. Une telle rencontre ne peut être que bénéfique pour vous qui défendaient les droits humains.Vous devez être conscients de toutes les injustices. Je vous souhaite courage et volonté dans cette lutte. Je ne suis qu’une victime, parmi tant d’autres. Je suis né à Melilla [un ville autonome espagnole sur la côte marocaine]. J’en suis parti à 15 ans, tout seul dans un avion, pour rejoindre ma mère à Bruxelles. C’était mon destin d’affronter autant de défis » commence Ali Aarrass.

En 2008, alors à Melilla, il est arrêté par la Garde civile espagnole. Il est emmené au commissariat, puis à Madrid. Il raconte ne pas comprendre pourquoi on l’arrêtait. Avec son avocat, ils se présentent devant l’éminent juge espagnol Baltasar Garzón, spécialiste de la lutte contre le terrorisme national et international.

Pendant 2 ans et 8 mois, il est en prison en isolement à Madrid, pendant que le juge mène son enquête. Ce dernier conclut finalement à un non-lieu, ce qui veut dire qu’aucune preuve ne montre une quelconque implication d’Ali Aarrass dans le trafic d’armes dont il est accusé et qu’il est donc jugé innocent.

Ali Aarrass dénonce : « Le gouvernement espagnol, le Parti Socialiste à l’époque, ne voulait pas me libérer. J’étais vraiment choqué et déçu que la justice d’une démocratie, d’un État de droit ne soit pas respectée. Dans mon cas, ils voulaient absolument m’extrader au Maroc, pays que je ne connaissais pas, dans lequel je ne suis pas né, dans lequel je ne connaissais rien, même pas leur langue, l’arabe. La section d’Amnesty International en Espagne a demandé au gouvernement espagnol de renoncer à cette extradition. L’Organisation des Nations unies leur a également recommandé de ne pas m’extrader à cause des risques de mauvais traitements. Mais le gouvernement espagnol n’a pas tenu compte de leur demande. »

En décembre 2010, Ali Aarrass est mis dans un avion pour Casablanca, au Maroc. De là, il est transféré à Rabat, la capitale. « Mes avocats m’ont appris que j’avais été torturé au centre secret de Témara, près de Rabat, comme tant d’autres. Avant que mes avocats ne m’en parlent, je ne connaissais même pas l’existence de ce centre. »

Dès son arrivée au Maroc, Ali Aarrass a été torturé sans relâche jour et nuit. « Il fallait absolument parler. Ils voulaient savoir où étaient cachées les armes. Les armes dont ils me parlaient n’ont jamais existé. Je ne comprenais donc pas pourquoi ils me parlaient de ces armes, je n’arrivais vraiment pas à comprendre. Après quatre jours, je n’ai plus supporté les tortures. Je n’ai pas avoué mais j’ai inventé une histoire pour qu’ils arrêtent de me torturer. Je les ai fait conduire jusqu’à un endroit à la frontière entre le Maroc et Melilla. Une tante à moi habitait là. Je leur ai dit que les armes se trouvaient là. Pourquoi avoir choisi cet endroit ? C’était à sept ou huit heures de trajet. C’était donc pour moi un répit pendant lequel la torture allait cesser. Ils y ont cru. Ils y ont été et ont creusé à deux reprises. À ce moment-là, ils m’ont retiré le bandeau et mis dans une voiture pour aller trouver les armes. J’ai vu leurs visages, reconnu leurs voix. J’ai vu la date et l’heure sur le tableau de bord. C’est comme ça que j’ai su que ça faisait quatre jours et quatre nuits qu’ils me torturaient. Comme ils n’ont rien trouvé, ils se sont acharnés sur moi. »

« Le Rapporteur spécial des Nations unies Juan Méndez, après la dénonciation que j’ai faite en 2011, a attesté de la torture. Son équipe est venue me voir, ils m’ont ausculté et questionné. Ils ont découvert les atrocités, les brûlures. Ils ont vu que ça correspondait avec tant d’autres plaintes qui ont été faites à l’ONU. Ils ont découvert des brûlures de cigarette sur mes mains. Des traces de la violation anale aussi. J’en parle car cela ne doit pas être selon moi un sujet tabou, il faut témoigner de ces atrocités.

« J’ai dit au Rapporteur qu’il y en avait tant d’autres en prison qui voudraient le voir. Il m’a dit « votre cas nous suffit. On est très bien au courant de tout ce qu’il se passe. On a trouvé chez vous des cicatrices qui correspondent aux tortures dont se plaignent d’autres personnes. Nous sommes avec vous. » Mais j’étais encore entre les mains de mes tortionnaires. Je m’attendais à des représailles.

« Après son départ, ils ne me laissaient pas dormir. Ils m’ont privé des douches et des sorties dans la cour. J’ai eu des restrictions pour accéder à la cantine, pour avoir de la lumière. Ils l’avaient fait pour mes premiers cinq mois et ont recommencé après la venue du rapporteur. La torture existe aujourd’hui au Maroc. Ils le font sans que personne ne le sache, ils savent que le peuple ne parlera pas car il a peur des représailles et je le comprends.

« J’étais incarcéré dans l’isolement total. Douze années sans contact humain, en mangeant et dormant seul. Douze années coupé du monde. Malgré cela, il fallait les défier, leur montrer que malgré toutes ces privations des droits fondamentaux, on arrivera toujours à s’en sortir moralement. Physiquement, c’est très, très dur. En Espagne, j’ai connu des humiliations et des maltraitances. Mais au Maroc, c’était la catastrophe. Leur objectif est d’absolument briser une personne physiquement et moralement.

« Il y a eu le Printemps arabe pendant ma détention. Mais comme je suis arrivé en décembre 2010 au Maroc, je ne savais pas ce qu’il s’était passé. J’ignorais qu’il y avait eu le Printemps arabe, les Indignés en Espagne... J’étais coupé du monde. Je n’ai pas eu de visite familiale. Je leur ai dit de ne pas venir car mes tortionnaires les menaçaient. Et aussi pour qu’ils ne soient pas témoins de ma torture. Le seul témoin était mon avocat. Il était harcelé et soumis à des pressions et mes échanges avec lui étaient vraiment limités.

« C’est toute une vie. Je suis un survivant avec ses convictions, ma foi en ma famille, en la justice. L’espoir. Tout cela ne m’a jamais quitté. C’est une raison de plus de faire face à tous ces tortionnaires et ces maltraitances au quotidien. L’Espagne est un État de droit, si on peut l’appeler ainsi. Ce qui m’a choqué le plus c’est qu’un tel juge comme Baltasar Garzón m’innocente mais que, malgré ça, le gouvernement espagnol s’assoit sur sa décision.

« Mais j’ai toujours confiance en la justice. Je suis innocent. On me culpabilise avec des faits qui n’ont jamais existé. Ma foi me fortifie, ma conviction ne me quitte pas. Mes valeurs m’ont aidé à tenir. Cette histoire de douze années, c’est un combat, c’est une lutte que je continue encore. Je suis un témoin de mon cas et de tant d’autres, victimes vulnérables emprisonnées encore aujourd’hui. »

Les questions des personnes présentes

Après son témoignage, les élèves, étudiants et professeurs présents ont pu poser leurs questions à Ali Aarrass, qui a aimablement accepté d’y répondre.

Comment avez-vous trouvé la force de traverser ces années ?

« C’est grâce à une force d’enfance, une éducation d’amour envers autrui, une reconnaissance humaine. Je savais que tous ces crimes et toutes ces atrocités provenaient de criminels sans état d’âme et sans scrupules. Qu’ils avaient des ordres à exécuter. Je pouvais me reposer sur mon innocence et mes convictions, j’avais confiance en moi et j’avais cet espoir qui ne m’a jamais quitté de retrouver les miens un jour. Ce n’est pas facile mais ça a beaucoup joué pour moi. Lutter pour pouvoir revivre auprès les miens.

C’est très important d’avoir une famille. Il y en a, en prison, qui ont de la famille mais qui sont vulnérables. J’ai eu le privilège que mon père et ma soeur mobilisent tant d’avocats, d’activistes et de militants pour secouer ma cellule et les prisons par lesquelles je suis passé. Grâce à Amnesty International et au Comité Free Ali, en compagnie de ma sœur Farida, j’ai senti un soulagement pour une courte période. Cet espoir, c’est vous, c’est ma famille. Retrouver un jour ou l’autre ma fille, la voir grandir et vivre avec elle, cela m’a permis de tenir. »

Quelle est la meilleure façon de lutter contre ces injustices ?

«  Ne jamais perdre confiance en vous. Ne jamais se laisser rabaisser, ne jamais perdre sa dignité. Ce sont des outils qui aident en prison, mais aussi dans la vie quotidienne. Cela a aidé beaucoup de gens à ne pas lâcher prise, à ne pas baisser les bras, à être en accord avec sa morale. Il faut absolument affronter [les gardiens de la prison] et gérer son quotidien. Quand je me sentais démuni, abandonné par l’État belge, il fallait que je compte sur ma personne pour tenir, face à ces privations de mes droits fondamentaux et avoir l’espoir d’en sortir un jour. Il ne faut jamais montrer ses faiblesses à ces gardiens-là qui les utilisent pour vous torturer et rendre votre vie impossible. »

Quel a été votre ressenti le jour de votre libération ?

« Un sentiment d’injustice, d’abandon, une négligence. J’étais exténué, je voulais me reconstruire. J’étais dans un état déplorable. je suis sorti avec ce sentiment de laisser d’autres victimes derrière moi. Je pense encore à eux tous les jours. On a fait face ensemble, chacun depuis sa cellule, pour défier ces criminels. Un sentiment, pas d’abandon, mais une grande tristesse de laisser ces prisonniers, victimes d’une dictature, des services secrets marocains. J’ai dû me reconstruire physiquement et psychologiquement. Le moral, le psychique c’est très, très dur. C’est impossible d’oublier. J’ai encore des cauchemars et des pertes de mémoire aujourd’hui. J’ai une peur constante après toutes ces injustices que j’ai subies. J’essaie de ne pas regarder les injustices sur les réseaux sociaux ou à la télévision. J’ai peur que ça puisse m’atteindre. Je veux être à la hauteur pour témoigner pour ces victimes, les prisonniers d’opinion mais aussi pour les journalistes, les historiens, et toutes les personnes qui essayent d’éveiller les consciences des Marocains. »

Quelle a été la procédure judiciaire au Maroc ?

« J’ ai été torturé. Ce ne sont pas des aveux qu’ils ont obtenus, mais une histoire que j’ai monté de toutes pièces sous la torture. On fait des aveux quand on a quelque chose à cacher, ce n’était pas mon cas. Je n’avais rien à cacher. C’était une histoire inventée à laquelle ils ont cru. Je les ai suppliés d’arrêter, je leur ai dit qu’ils se trompaient de personne.

« Sous la torture, on ne peut pas condamner une personne. On peut inventer, dire des mensonges. Mon procès était donc tout sauf un procès équitable étant donné qu’ils se basés sur des déclarations obtenues sous la torture. J’ai dû signer un « procès-verbal » mais c’était un faux procès-verbal. Ils voulaient que j’en signe un. J’ai refusé car c’était en arabe. Ils ne voulaient pas le traduire, ils disaient qu’il fallait avoir confiance et que je rentrerai chez moi. J’ai finalement signé seulement un paragraphe pour que la torture cesse.

« Quand il s’agit de terrorisme, tout semble permis, même pour les Européens. La preuve : l’Espagne qui m’a extradé malgré les preuves de mon innocence. En acceptant de m’extrader, ils ont violé le droit international.

« J’ ai fait une demande à la Cour de Cassation [la plus haute Cour, devant laquelle on peut contester une condamnation] pour contester ma condamnation et être libéré. La procédure devant la Cour a duré plus de sept ans. Ils ont refusé de me libérer. J’ai dû faire douze années d’emprisonnement injustement et torturé.

« Le jour de ma libération était le 2 avril 2020. Il y avait le confinement donc je n’ai pas pu quitter le Maroc à ce moment-là. Je suis resté chez des amis belges à Rabat avant de pouvoir rejoindre la Belgique plus tard. »

Si vous pouviez changer l’un de ces événements, par quoi commenceriez-vous ? A-t-il été facile de trouver des personnes pour vous aider ?

« Je voudrais changer les gens haut placés. Mon cas, c’est un cas diplomatique, politique entre trois États.
La Belgique n’a pas porté assistance à son citoyen. Quand j’étais emprisonné en Espagne, j’ai écrit pour qu’ils viennent m’assister, m’écouter. Rien n’a été fait. J’ai demandé de l’aide, et mes avocats également l’ont fait, quand j’étais au Maroc. Mais les autorités marocaines n’ont rien fait non plus. Le ministre des Affaires étrangères a nié pouvoir assister un Belgo-Marocain « chez lui au Maroc ». Quelle hypocrisie. Ce sont ces intérêts diplomatiques qui passent avant l’être humain qui me répugnent. Et cela ne concerne pas que moi, mais aussi d’autres personnes qui se voient refuser de l’aide alors qu’elles ont un besoin urgent d’assistance. L’Espagne a violé un droit constitutionnel et humain pour plaire au Maroc.

« Enfin, la famille ne m’a pas laissé tomber. Farida Aarrass, ma sœur, a remué ciel et terre pendant douze ans. Ils ont tout essayé afin que je sois libéré. Ils savaient que j’étais innocent. Quelqu’un qui se sait coupable leur aurait dit d’arrêter le combat, ce n’était pas mon cas. Le juge Baltasar Garzón, avec son enquête (avant et pendant ma détention en Espagne, avant j’étais déjà pris en filature), n’a rien trouvé contre moi. »

En voulez-vous à ces personnes qui ont préféré leurs relations et statuts à votre parole ?

« Je n’en veux à personne, à part à ceux qui m’ont torturé. Ce sont des créatures, des individus sans coeur. Des mercenaires dressés pour ce genre de méthodes, pour tirer des “aveux” et faire parler des gens innocents. J’en veux a l’Espagne d’avoir violé la justice, l’État de droits et nos droits fondamentaux. Certains ont été extradés et torturés mais n’ont pas eu la chance de vous avoir vous et d’avoir ma famille.  »

«  C’est important de ne jamais laisser tomber ces principes, de ne pas avoir la haine mais plutôt une rage contre ces injustices, surtout pour vous qui êtes des militants qui prendront la relève.  »

Un dernier mot ?

« Mon cas a servi pour tant d’autres personnes qui ont pu en tirer profit pour ne plus être extradées vers un pays qui torture comme le Maroc. C’est important de savoir qu’on a toujours un rôle dans notre vie : mettre le doigt où il faut dans l’engrenage, ne jamais laisser une personne vous humilier ou violer les droits fondamentaux. Le respect de l’humain est fondamental. Il ne faut pas avoir de préjugés.

« Après ma libération, j’ai encore plus découvert la solidarité, une chaleur humaine. La solidarité est très importante. Il faut porter secours aux démunis, aux victimes, à ceux qui en ont besoin et ne jamais baisser les bras. Il faut être conscient que ces crimes et ces violations existent. Des injustices, il y en aura toujours. Mobilisez-vous pour les dénoncer. Soyez courageux. »

Un grand merci à Ali Aarrass pour son témoignage et sa participation à cette rencontre. Merci également à tous les personnes présentes.

Pour aller plus loin

Pour découvrir et redécouvrir l’histoire d’Ali Aarrass, voici ci-dessous quelques livres.

Ali Aarrass, Pour l’exemple de Nicolas Ingargiola et d’Abdellah Boudami

Lettres de prison - Journal d’une grève de Ali Aarrass et Farida Aarrass

La bande-dessinée Ali Aarrass de Manu Scordia.

Pour commander un livre, vous pouvez passer par le site Antidote
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